Le regard de Paol Keineg

Vers 1964-1965, durant quelques mois, j’ai fait des piges pour la feuille de chou de l’évêché à Quimper, alors dirigée par l’homme qui plus tard sera couronné « duc de Bretagne ». Mon travail consistait à rendre compte des films du ciné-club, des quelques pièces de théâtre qui nous arrivaient, mais aussi des expositions dans les galeries. Personne n’était plus incompétent que moi pour parler d’art : je ne pouvais m’empêcher de trouver de la beauté dans les soleils couchants, les bateaux de pêche à quai, les Bigoudens dans le vent.

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A peine moins ignorant aujourd’hui, mais moins naïf aussi (et par goût, plus tourné vers la musique contemporaine), cette expérience de quelques mois m’a rendu sensible au phénomène du cliché. De même que l’avant-garde est de tous les temps, le cliché, à chaque fois qu’on croit l’avoir terrassé, ressurgit, et tout est à reprendre. Quelqu’un de pressé pourrait s’imaginer que le post-post-post-Pont-Aven est devenu l’horizon indépassable de ce que l’on considère parfois pour l’art en Bretagne. A croire qu’il existe un besoin inextinguible de mièvrerie. Et, bien sûr, ce besoin se retrouve avec des variantes d’un bout à l’autre de la terre. Je ne sais si l’art est universel ; le cliché et le stéréotype le sont.

Le panorama critique que nous offre Jean-Yves Bosseur ne concerne que la véritable création, et l’on est  surpris de découvrir l’ampleur de l’effervescence artistique en Bretagne de nos jours. Une effervescence qui n’est pas passée inaperçue aux yeux de tous, et certainement pas aux yeux des artistes eux-mêmes, mais qui faute de relais dans les média ne reçoit pas l’attention qu’elle mérite. En Bretagne, et c’est peu de le dire, l’information, disjointe, émiettée, circule mal.

Faute d’un grand centre urbain – à l’exception relative de Rennes et Nantes – la vie artistique se diffracte en un réseau d’individus, de petits noyaux, dans la fluidité des échanges, et ce qui pourrait être un inconvénient représente en réalité un avantage, car un centre imposerait des choix, briderait les recherches, l’innovation. En cinquante ans, la transformation est spectaculaire : là où n’existaient que quelques musées un peu assoupis et des galeries pour touristes, là où, quand on était jeune, il était difficile de savoir ce qui se passait dans le monde, on a vu se multiplier les musées, les centres d’art, les écoles, et bien entendu l’extension d’internet a précipité le mouvement. Alors que Paris continue de peser de tout son poids (mais on peut aussi bien aller à Berlin ou New York), la circulation des idées ne se fait plus à sens unique, les notions de centre et de périphérie perdent toujours un peu plus de leur pertinence. Plus que jamais, il reste nécessaire d’aller à la rencontre des autres, d’échanger avec le dehors, mais créer est possible en tout point du monde.

On ne tentera pas de répondre à la question de savoir ce qu’il y a de breton dans l’art en Bretagne. Il n’y a sans doute pas de réponse. Faut-il même poser la question ? Il y a des Bretons et des Bretonnes (et le sont tous ceux, toutes celles qui vivent en Bretagne ou se reconnaissent en elle) qui créent chaque jour, animés d’une vitalité palpable, sans esprit d’unanimité, dans la confrontation.

Un artiste n’est pas libre de ses mécènes, qu’il s’agisse de l’État, des galeries, des collectionneurs, mais à l’intérieur des nécessités de la survie, l’artiste est parfaitement libre, et cette liberté est ce que nous attendons d’elle ou de lui.

Paol Keineg